Salon, 19 janvier 2003


Hervé, ce message n'est nullement inspiré par un quelconque narcissisme..C'est une découverte que je viens de faire il y a un moment, et qui m'émeut profondément. Le texte que je vais te joindre est pour toi, avec ta sensibilité, mais si tu souhaites l'intégrer dans le site des Tournants, tu as d'emblée mon accord.
De quoi s'agit-il?

Tout-à-l'heure, je faisais un peu de rangement, goutte d'eau dans la mer de mon invraisemblable fourbi..D'une liasse de documents divers provenant de l'appartement de ma mère (actuellement en maison de retraite), qui avait elle-même conservé un nombre ahurissant de choses, est soudain tombée sur ma table une lettre, postée à Paris le 27 février 1965, et adressée à "Monsieur et Madame Marcel Dimech, 94 Bd de Cessole, Nice"- j'ai reconnu sans peine mon écriture, et, de fait, j'étais alors à Paris depuis fin 62, y travaillant au Crédit du Nord depuis juin 63, et vivant seul dans une triste chambre de bonne au dernier étage d'un vieil immeuble bourgeois à la fois cossu et lugubre du 17ème arrondissement, d'où est d'ailleurs postée la fameuse lettre...

Le travail au contentieux n'est ni de ma formation réelle, ni de ma vocation, mais c'est un gagne-pain; je suis célibataire, et "seul"..C'est le creux de l'hiver parisien, et seul, l'Opéra me tient au-dessus du gouffre...Mes parents (ma grand-mère maternelle est aussi avec eux, comme Là-Bas..) ont dû me parler, dans un courrier précédent, du coiffeur Navy, qui avait sa petite boutique en pleine basse Casbah, rue Vialar ( qui reliait la rue de la Lyre à la Place du Gouvernement ), où il officiait - coiffeur pour hommes - avec un employé d'origine napolitaine, Carmelo, et 2 autres, Kabyles, dont je n'ai plus le nom.. J'y allais moi aussi, soit avec mon père, soit seul... Il y avait 2 grands sujets de conversation: l'un, qui "divisait" ( très artificiellement, dans une bonne humeur générale), c'était le foot : Navy et Carmelo étaient pour le Gallia ( le fameux GSA), et les Kabyles, pour le Mouloudia (MCA).

L'autre sujet "rassemblait", comme on dit aujourd'hui : la ¨Pêche", notamment la pêche au lancer depuis les grandes plages de sable, notamment à l'Est d'Alger, après Aïn-Taya, et jusqu'au Cap Djinet...Voilà pour l'explication des noms des personnages cités dans ma lettre. Effectivement, mon père avait rencontré fortuitement Navy dans la rue à Nice, où il s'était installé en été 1964,après son retour définitif d'Algérie. Navy se réinstallait du côté de la gare, vers le Bd Thiers...Mais, je ne l'ai jamais revu personnellement, pas plus que l'extraordinaire Carmelo, qui serait , lui, parti vers le pays de ses origines : l'île d'Ischia, devant Naples...Précision, pour le souvenir : au cours des années 50, Carmelo avait quitté Navy pour se monter à son compte, et il exerçait place du Gouvernement, dans l'immeuble qui avait abrité , au temps de la splendeur, le fameux Hôtel de la Régence.
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Mon père et moi lui étions restés fidèles jusqu'au bout... Voilà, je viens de t'en dire beaucoup plus qu'il n'y a sur la lettre jointe, mais c'est celle-ci qui est la raison de ce courrier, et le détonateur de cette cascade de souvenirs, dans la tristesse insondable d'un dimanche de pluie et de ciel bas sur Salon, alors que Navy, Carmelo, et mon Père ne sont plus là... et pourtant, en te confiant ce mot, Hervé, je "sens" leurs ombres près de moi, comme penchées au-dessus de mon clavier pour lire cet enchaînement de mots sur mon écran....


 

Vendredi 26 février 1965, Chers parents et mémé,


Tous ces noms dans vos lettres, jetés naturellement au travers des lignes, en arrivent à me donner l'illusion que vous m'écrivez d'Alger - de ce vieil Alger de notre vie ancienne si tranquille… Navy, Carmelo ! Voilà des noms qui sentent la rue de la Lyre, les beignets arabes, la Cathédrale et le Gallia Sports, avec le deuxième balcon de l'Opéra de Portelli, histoires du stade de Saint-Eugène et de pêche au lancer…

Vous savez, de retrouver ainsi des gens du passé normal, voilà qui est pour le moral d'un réconfort insoupçonné et en profondeur, qu' on ne peut avoir ici, à Paris…..