Le cinema MONTPENSIER (Tel que je l'ai connu entre 1934 et 1942)


C'était un véritable cinéma de quartier. En effet, situé à mi-parcours des Tournants Rovigo, prés du square Montpensier, les gens "d'en bas la ville" montaient très rarement jusqu'ici. En outre, les films récemment sortis mettaient à peu prés deux ans pour lui parvenir.

Au rez-de-chaussée les dix premiers rangs étaient les "secondes" (tarif réduit), le reste les "premières". Par un escalier interne on accédait au "balcon". Les sièges en bois avec dossier métallique. Au bout de chaque rangée des "strapontins" repliables et sans dossier.

Dix minutes avant le début de séance, une sonnerie dans le hall invitait les gens à entrer. Pas de places numérotées. On se regroupait par affinités, les premiers assis gardant des places aux copains ou amis. En réalité chacun, voire chaque famille, avait sa place attitrée. Pendant des années AÏSSA, vieux marchand de légumes au marché St-Augustin, s'est assis tous les mercredi soir au dernier rang des "secondes". Le soir, souvent le mercredi on y allait en famille,tenue décontractée oblige, certains messieurs chaussés de pantoufles (oui, oui). Nous les jeunes nous l'occupions le jeudi après-midi. L'horaire théorique du début de séance n'était pas forcément l'heure de démarrage des films. Il fallait attendre le projectionniste. Celui-ci, rarement à l'heure, traversait en courant la salle (sous les applaudissements) et, par l'escalier rejoignait la salle de projection. La séance débutait par les ACTUALITÉS ( Pathe-cinéma et son coq comme indicatif), suivait un documentaire qui se voulait didactique mais pour nous indigeste; un entracte d'un quart d'heure et enfin le "grand film".

A nos début de cinéphiles nous nous enthousiasmons pour les aventures de CHARLOT et des cow-boys BUCK JONES et TOM MIX : pas de paroles : l'image disparaissait remplacée par des sous-titres blancs sur fond noir remplaçant les dialogues. Parfois le film s'interrompait,la salle s'éclairait le temps de recoller la pellicule et tout repartait après avoir sauté quelques séquences. On jubilait avec les comiques HAROLD LYOD et BUSTER KEATON. Puis ZORO est arrivé interprété par JOHN CAROL. Certains films avaient un douzaine d'épisodes ( l'ombre qui tue, Judex ) . A la fin de chacun d'eux le héros était en danger de mort. Nous attendions avec impatience le jeudi suivant pour connaître son sort. Avec "le parlant" on a découvert l'enfant prodige SHIRLEY TEMPLE ( je crois qu'actuellement elle siègeà l"O.N.U ), MICKEY ROONEY jouant les collégiens, le détective CHARLIE CHAN chinois flegmatique et expert en JIU-JITSU. Vint le temps des jeunes premiers ; CHARLES BOYER, JEAN MURAT, HENRI GARAT, ALBERT PREJEAN , FERNAND GRAVEY, JEAN-PIERRE AUMONT. Des comiques FERNANDEL, RELLYS, ANDREX , des femmes fatales: VIVIANE ROMANCE, GINETTE LECLERC accompagnées de grands acteurs : SATURNIN FABRE, JULES BERRY, PIERRE BRASSEUR, JEAN GABIN, RAIMU MARGUERITE MORENO, MICHEL SIMON; il arrivait souvent que, lorsque le héros et l'héroïne s'embrassaient, un spectateur faisait une réflexion à haute voix, déclenchant l' hilarité générale du public. ...

Vers 1943, le MONTPENSIER se modernisa. De magnifiques fauteuils rembourrés en velours, rouge remplaçant les sièges en bois . Les places furent numérotées. Mais ce n'était plus NOTRE CINÉMA . Nous fréquentions les salles plus prestigieuses du centre ville: l 'Olympia, le Régent, le Colisée, le Spendid, voire le Majestic au quartier Nelson. C'était la plus grande salle d' A.F.N avec en plus un toit ouvrant. Des combats de boxe y étaient organisés dont de mémorables CERDAN-KOUIDRI qui enflammaient toute la ville. KOUIDRI fut le seul que CERDAN , alors au sommet de sa gloire, n' a pu battre par K.O.

Enfin, plus tard encore, le MONTPENSIER changea de nom (El Djamal) et l'on y jouait des films égyptiens. Tel fut le MONTPENSIER, inoubliable car il a accompagné notre première jeunesse.

Rouen, le 24 Août 2007 Bernard Chichportich